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 Hommage à Bernard Lesfargues, poète et traducteur

                                 fondateur de l'Association 

 ARTICLE du journal : LE MONDE  Par Philippe-Jean Catinchi| 28.02.2018 à 12h18

Ce défenseur des langues minoritaires a traduit et édité de nombreux auteurs occitans, catalans et espagnols.

Poète célébrant tant l’occitan que le français, éditeur militant et traducteur pionnier, Bernard Lesfargues est mort vendredi 23 février à Saint-Médard-de-Mussidan (Dordogne), à l’âge de 93 ans.

De son enfance à Bergerac (Dordogne), où il naît le 27 juillet 1924, Abel Bernard Lesfargues – dès qu’il publie, il choisit son dernier prénom plutôt que le premier, commun en Périgord – garde l’empreinte culturelle et linguistique qui décidera de ses choix et de ses engagements. Fils d’un marchand de bois et charbon, il grandit dans un quartier populaire, vivant et animé, tout en suivant une scolarité solide au petit séminaire de la cité périgourdine. Très tôt, son goût pour la littérature l’affranchit du réel, lorsqu’il s’évade un livre à la main dans un cerisier comme dans une retraite idéale.

Au lendemain de la guerre, qui affecte peu la région, Bernard gagne Paris, élève en hypokhâgne, puis en khâgne, mais le sentiment de l’exil – il a, à l’heure de la Libération, sillonné à vélo sa région, visitant églises et châteaux à l’abandon comme une métaphore d’un pays en sommeil – le rapproche des cercles occitans de la capitale, où bientôt il se familiarise avec les phares de l’Institut d’Estudis Occitans (IEO), association culturelle fraîchement créée qui milite pour le maintien et le développement de la langue comme de la culture occitanes : Pierre Bec, Max Rouquette, Bernard Manciet, Robert Lafont…

Monsieur JF Melkebeke,Maire des Lèches

Monsieur Bernard Lesfargues,

Madame Michèle Lesfargues 

photo novembre 2016

Le goût des aventures collectives

Mais Lesfargues a moins le souci de réussir que le goût des aventures collectives et des utopies fécondes. Dès avril 1946, le voilà à la tête d’une revue qui fait la part belle à la poésie et à la critique littéraire, Les Cahiers du Triton bleu, et qui connaîtra cinq livraisons en douze mois. Avec, dès le sommaire du no 2, un poème en langue d’oc de Robert Lafont. S’il écrit depuis l’adolescence – ses trois premiers poèmes publiés le sont dès 1942, dans Le Bulletin de l’amicale des anciens élèves du collège de Bergerac –, le jeune Bernard se contente d’y assurer une chronique et d’y inviter de jeunes talents prometteurs, Roger Nimier en tête.

Agrégation d’espagnol en poche, le voilà enseignant, en poste à Jeanson-de-Sailly, à Paris, avant d’obtenir des chaires plus « méridionales » à Lyon, à La Martinière, puis au lycée Ampère où, s’il exerce en classes préparatoires, il ouvrira à quelques années de son départ en retraite un cours d’occitan, dans le sillage des bouleversements de l’après-68.

Mais ces trois décennies sont surtout celles où le jeune professeur, fou de langues et curieux d’autres horizons, se lance dans l’ascèse de la traduction : par l’entremise de Nimier, il travaille pour Plon (Pedrito de Andia, de Rafael Sanchez-Mazas, 1894-1966), La Table ronde (L’Enfer de Carlos Seron, de Ildefonso-Manuel Gil, 1912-2003), bientôt pour Gallimard où il sera l’un des premiers à traduire Juan Goytisolo (Pour vivre ici, 1962) et, surtout, pour son ami l’éditeur catalan Joan Salès – dont Gloire incertaine, pour éviter la censure franquiste, comporte en version française des passages inédits dans les versions qui circulent en Espagne.

Croisade pour les lettres catalanes

Désormais, Lesfargues se fait le champion d’une littérature contemporaine encore sans passeur. S’il traduit dès 1966 le jeune Péruvien Mario Vargas Llosa (La Ville et les Chiens, puis La Maison verte, 1969), il s’efforce bientôt d’imposer la jeune littérature catalane que l’Espagne veut ignorer. Et au premier chef, la grande Mercè Rodoreda (1908-1983) dont il va traduire, avec une admirable constance, romans, nouvelles et poèmes, disséminés chez une demi-douzaine d’éditeurs. Cette croisade, Lesfargues la poursuit en donnant à lire Quim Monzo et Salvador Espriu, Jesus Moncada et Alex Susanna, Jaume Cabré aussi. Cabré qu’il impose chez Bourgois, mais dont, affaibli par la maladie, il renonce à traduire Confiteor (Actes Sud, 2013).

Rien d’étonnant à ce que la Catalogne ait très tôt reconnu son apport inestimable, jusqu’à donner son nom à la bibliothèque inaugurée en janvier 2015 sur la grande avenue Diagonal au cœur de Barcelone.

Mais cette immense croisade pour les lettres catalanes ne suffit pas à Bernard Lesfargues qui se fait aussi éditeur. Lui qui milite à la fin des années 1960 pour un fédéralisme européen capable de répondre au mal-être né du jacobinisme français, crée avec quelques proches, à Lyon en 1975, les éditions Fédérop, dont le nom vaut programme.

Esprit pionnier

Occitan exilé à Lyon, soucieux de défendre sa langue qu’il sert en poète – son collègue et grand ami Jean-Marie Auzias, qui cosigna avec lui l’incroyable Relation de voyage, de l’Espagnol Alvar Nunez Cabeza de Vaca à la découverte des Amérindiens au XVIe siècle, a traduit en français son recueil Cor prendre –, Bernard Lesfargues a à cœur de défendre les langues des minorités, catalane mais aussi kabyle ou sarde. Et s’il crée une collection de langue et de culture occitanes qui réunit Robert Lafont, Bernard Manciet, Max Rouquette, Jean-Yves Casanova et Philippe Gardy, Sèrgi Javaloyès ou Jep Gouzy (qui, Français, écrit en catalan), il publie le premier Quim Monzó et Baltasar Porcel.

Dans le même esprit pionnier, Fédérop, avec la collection « Paul Froment » – un poète du Quercy venu mourir à 23 ans aux bords du Rhône au sud de Lyon, tout un symbole ! – impose dès 1976 le poète espagnol Vicente Aleixandre, un an avant que le prix Nobel de littérature ne le consacre, puis bientôt Yannis Ritsos ou Julio Llamazares.

Infatigable, Lesfargues repart à l’aventure quand la retraite lui permet de rejoindre son Périgord originel. Et Fédérop de rejoindre l’aventure de Jorn, association née d’une revue qui parut de 1980 à 1986 et aboutit à une nouvelle adresse éditoriale, où naturellement l’œuvre poétique de Lesfargues s’inscrit : La Brasa e le fuoc brandal poësia (in) completa 1945-2000. En version bilingue parce que les langues dialoguent sans jamais s’affronter dans l’esprit de Bernard Lesfargues.

Ecoutons plutôt

La Plus Close Nuit (Fédérop, 2006) : « La mort est là qui vous fait signe/tout doucement comme une amie./Elle n’est pas gênante, non,/mais elle est là qui vous épie/lisant par-dessus votre épaule/devinant les mots qui vont suivre/pressentant ceux que vous tairez. »

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